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Gabon : « Toute nation a-t-elle vraiment le gouvernement qu’elle mérite ? »


Gabon : « Toute nation a-t-elle vraiment le gouvernement qu’elle mérite ? »

Michel Ongoundou Loundah sur la mythique place du Trocadéro Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Un changement de régime suffit-il à changer le destin d’un peuple ? Si les dirigeants demeurent les premiers responsables de la conduite des affaires publiques, les citoyens portent, eux aussi, une part essentielle de responsabilité dans la défense des libertés et le contrôle démocratique du pouvoir. C’est la réflexion que développe l’ancien sénateur Michel Ongoundou Loundah dans cette tribune. Au Gabon, l’immense espoir suscité par le 30 août 2023 se heurte désormais à une interrogation fondamentale : celle de la vigilance citoyenne face aux dérives du pouvoir. Et, au-delà des discours, une question s’impose : les Gabonais vivent-ils réellement mieux aujourd’hui que sous l’ancien régime ?

Cette formule, généralement attribuée à l’écrivain et diplomate français Joseph de Maistre, est sans doute l’une des plus dérangeantes de la philosophie politique. Non parce qu’elle exonérerait les dirigeants de leurs responsabilités, mais parce qu’elle place aussi les citoyens face aux leurs. Elle rappelle qu’aucun pouvoir ne naît, ne se consolide ni ne dure sans une forme, même passive, de consentement de ceux sur lesquels il s’exerce.

Aucun régime ne gouverne durablement par la seule force. Même les pouvoirs les plus autoritaires ne vivent pas uniquement de la peur. Ils prospèrent aussi grâce aux silences, aux renoncements, aux résignations et, parfois, aux complaisances de ceux qu’ils gouvernent.

Un proverbe africain enseigne qu’il suffit d’une simple étincelle pour embraser toute une forêt. Il en va de même des libertés. Elles ne disparaissent jamais d’un seul coup. Elles s’effacent lentement, presque imperceptiblement. Une concession en appelle une autre. Un abus toléré prépare le suivant. Une injustice acceptée aujourd’hui devient la norme de demain, jusqu’au jour où l’on découvre que toute la forêt a brûlé sans que personne n’ait réellement remarqué le départ du premier feu. C’est ainsi que s’installe l’arbitraire : non seulement par la volonté de ceux qui gouvernent, mais aussi par l’habitude de ceux qui se taisent. Le plus précieux allié d’un pouvoir qui dérive n’est donc pas toujours la répression, c’est souvent le silence.

Le silence de ceux qui savent mais préfèrent détourner le regard. Le silence de ceux qui pensent que cela ne les concerne pas. Le silence de ceux qui applaudissent aujourd’hui ce qu’ils dénonceront demain lorsqu’ils en deviendront eux-mêmes les victimes.

 

Le cas gabonais

Le Gabon offre, depuis plusieurs décennies, une illustration saisissante de ce mécanisme. Les dirigeants qui se sont succédé portent une responsabilité écrasante dans l’affaiblissement des institutions, la prédation à grande échelle, la personnalisation du pouvoir, la confusion entre l’État et le régime, ainsi que dans l’érosion progressive des libertés publiques. Cette responsabilité est immense. Mais elle ne dispense pas les citoyens de s’interroger sur la leur.

Le 30 août 2023, le renversement du régime d’Ali Bongo a suscité un immense soulagement populaire. Après cinquante-six années d’un même système politique, une majorité de Gabonais voulait croire à une rupture. Cet espoir était légitime. Mais, peu à peu, l’espérance a remplacé la vigilance. L’esprit critique a cédé la place à une confiance presque inconditionnelle. Les restrictions des libertés publiques, la fermeture prolongée des réseaux sociaux, la concentration du pouvoir entre les mains d’une seule personne, l’affaiblissement des contre-pouvoirs ou encore les poursuites visant certaines voix critiques ont souvent suscité davantage de justifications que de véritables interrogations.

Aujourd’hui, les conséquences sont visibles. L’État accumule les dettes. Les PME et les PMI étouffent sous le poids des impayés. Les étudiants attendent leurs bourses. Les enseignants attendent le paiement de leurs vacations. Les familles déguerpies depuis plus d’un an espèrent toujours une solution de relogement digne. La CNAMGS traverse une crise profonde. Les coupures d’eau et d’électricité rythment le quotidien. Les routes se dégradent, y compris dans les centres urbains. Les ordures s’amoncellent. Le coût de la vie ne cesse d’augmenter. Pendant ce temps, résigné, le peuple endure son propre martyre dans un silence assourdissant.

 

Les raisons du silence

Ce silence mortifère n’a pourtant rien de monolithique. Il procède de ressorts différents, parfois contradictoires, mais qui concourent tous au même résultat : l’affaiblissement de la vigilance citoyenne.

Chez certains, il traduit la difficulté à reconnaître que l’enthousiasme des premiers jours s’est heurté à une réalité plus complexe. Admettre que l’on s’est trompé exige un véritable courage intellectuel. Il est souvent plus confortable de préserver ses certitudes que de les remettre en question. Chez d’autres, le silence relève d’un calcul plus prosaïque. Tant que le système procure une fonction, une proximité avec le pouvoir, une protection ou un avantage matériel, les dérives paraissent secondaires. L’intérêt personnel immédiat finit par l’emporter sur l’intérêt général, et la fidélité aux principes cède devant la préservation des privilèges. Il existe enfin une troisième forme de silence : celle du déni. À chaque critique revient la même réponse : « Nous venons de loin. » L’argument rassure. Il invite à la patience et relativise les difficultés du présent. Mais il élude la seule question qui devrait guider tout jugement politique : vivons-nous réellement mieux aujourd’hui qu’avant le coup d’État ?

La réponse se trouve peut-être dans cet autre proverbe africain : « Le crocodile qui fuit la pluie en se jetant dans la rivière n’a rien résolu. » Quitter une mauvaise situation ne signifie pas nécessairement progresser. Un peuple peut rompre avec un régime sans rompre avec ses pratiques. Il peut même, sans toujours s’en apercevoir, reconduire les mêmes mécanismes sous d’autres visages, voire les pousser plus loin encore. C’est précisément là que réside le danger. Les citoyens cessent progressivement d’évaluer un pouvoir à l’aune de ses actes. Ils le jugent sur ses intentions proclamées, sur les promesses qu’il formule ou sur les espoirs qu’il continue de susciter. Or, en politique, ce ne sont pas les intentions qui gouvernent.

 

La vigilance ou le renoncement

S’il est une règle qui souffre peu d’exceptions, c’est que les démocraties meurent rarement d’un seul événement. Elles s’érodent lentement, au fil d’une succession de renoncements auxquels les citoyens finissent par s’habituer. Chaque silence conforte un abus. Chaque complaisance élargit le champ de l’arbitraire. Chaque renoncement affaiblit un peu davantage les contre-pouvoirs, jusqu’à faire de l’exception une habitude et de l’habitude une norme.

Lorsque les citoyens renoncent durablement à exercer leur esprit critique, à demander des comptes et à défendre les principes qu’ils proclament, ils finissent, souvent malgré eux, par se persuader que le silence est plus commode que la vigilance. C’est pourquoi les mots de Pierre Akendengué résonnent aujourd’hui avec une force singulière.

Ils ne s’adressent pas seulement aux dirigeants. Ils interpellent également chaque citoyen : « Libérez la liberté ! »

 

Michel Ongoundou Loundah

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