Les Lundis pour Bilie-By-Nze : 158 jours de détention, la justice ne peut plus se taire
Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Michel Ongoundou Loundah l’avait annoncé la semaine dernière : chaque lundi, il consacrera une tribune à la situation d’Alain-Claude Bilie-By-Nze. Pour ce deuxième rendez-vous, il revient sur ses 158 jours de détention provisoire sans procès et interpelle la justice sur une demande simple : le libérer ou le juger.
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Les Lundis pour Bilie-By-Nze
158 jours de détention, la justice ne peut plus se taire
Ce lundi, Alain-Claude Bilie-By-Nze totalise 158 jours de détention provisoire. Cent cinquante-huit jours sans procès. Cent cinquante-huit jours durant lesquels l’attente a fini par prendre la forme d’une peine, alors qu’aucune condamnation n’a été prononcée.
On peut désapprouver son parcours, lui reprocher ses choix sous le régime d’Ali Bongo et contester son action lorsqu’il exerçait le pouvoir. Rien de cela n’autorise à suspendre ses droits. La justice ne gagne aucune grandeur à traiter un adversaire politique comme si la durée de son enfermement pouvait tenir lieu de démonstration.
Après 158 jours, la question devient impossible à contourner : que cherche encore la détention provisoire que ne permettraient pas une remise en liberté sous contrôle judiciaire et la poursuite normale de la procédure ?
Cent cinquante-huit jours, ce n’est plus un simple délai
La détention provisoire doit rester une mesure exceptionnelle, justifiée par les nécessités concrètes d’une procédure. Elle ne peut devenir un instrument de neutralisation politique ni une peine silencieuse administrée avant le jugement.
Alain-Claude Bilie-By-Nze est un homme public parfaitement identifié. Il a un domicile connu, une famille, un parti politique et des responsabilités assumées au grand jour. Ancien Premier ministre, ancien candidat à l’élection présidentielle, il ne présente pas le profil d’un homme susceptible de s’évaporer dans la nature. S’il faut l’entendre, qu’on l’entende. S’il faut le poursuivre, qu’on le poursuive. S’il existe des charges, qu’elles soient débattues devant un tribunal, à charge comme à décharge.
Mais on ne peut continuer à enfermer un homme tout en repoussant indéfiniment le moment où la justice devra exposer ses preuves et entendre sa défense.
Une procédure qui avance sans conduire au procès
Selon les informations communiquées par ses avocats, la plaignante a été entendue. Cette audition est présentée comme une avancée de l’instruction. Elle ne répond pourtant pas à l’interrogation centrale. Pourquoi le principal intéressé demeure-t-il incarcéré, sans qu’une date de procès soit annoncée ?
Cette situation est d’autant plus troublante que, le 16 avril 2026, le procureur de la République près le tribunal de première instance de Libreville déclarait lui-même que l’enquête devait encore « vérifier la matérialité des faits ». La formule est capitale. Elle signifiait qu’au moment de l’interpellation, le socle factuel de l’accusation n’était pas encore établi. Cinq mois plus tard, aucun procès n’a commencé, mais Alain-Claude Bilie-By-Nze reste détenu. Une enquête destinée à établir si les faits sont matériellement constitués ne peut justifier, par sa seule durée, que l’homme soupçonné subisse déjà les effets d’une peine.
Si l’audition a conforté les accusations, la justice dispose d’une raison supplémentaire pour organiser rapidement un débat contradictoire. Si elle les a fragilisées, le maintien en détention devient plus difficile encore à comprendre. Dans les deux cas, l’immobilisme n’est pas une réponse.
Le dossier est publiquement présenté comme portant sur cinq millions de francs CFA, soit environ 7 600 euros, à propos de faits remontant à 2008. Personne ne demande que cette somme soit tenue pour négligeable ni qu’une éventuelle infraction soit effacée. Mais personne ne peut sérieusement soutenir que le montant invoqué, l’ancienneté des faits et les garanties offertes par le mis en cause suffisent à expliquer 158 jours de prison.
Deux affaires, deux usages des garanties de représentation
Le parallèle avec l’affaire Warren Loundou rend cette contradiction plus difficile encore à soutenir.
Dans ce dossier, l’agression et ses conséquences médicales ne relèvent pas d’une matérialité encore à vérifier. Un adolescent de quinze ans a été grièvement blessé. Sa vie a été mise en danger et son parcours médical se poursuit à l’étranger, au prix de nouvelles interventions et d’une souffrance qui bouleverse sa famille. La justice devra naturellement établir la responsabilité individuelle de chacun. Mais la réalité de l’agression, la gravité des blessures et le traumatisme subi par Warren sont, eux, documentés.
Certains des jeunes mis en cause ont pourtant été placés sous mandat de dépôt, puis remis en liberté quelques semaines plus tard au nom de leurs garanties de représentation. Alain-Claude Bilie-By-Nze, ancien Premier ministre, ancien candidat à l’élection présidentielle, dirigeant d’un parti politique, domicilié et connu de tous, présente des garanties de représentation difficilement égalables. Elles ne lui valent pourtant ni la liberté provisoire ni même, à ce jour, l’ouverture d’un procès.
Comparer ces deux dossiers ne revient pas à réclamer l’emprisonnement des uns ni à déclarer les autres coupables avant leur jugement. Cette comparaison met en lumière une différence de traitement que la justice doit expliquer. D’un côté, des faits matériels d’une extrême gravité, aux conséquences potentiellement mortelles, et des mis en cause remis en liberté. De l’autre, une affaire que le procureur présentait encore comme une enquête préliminaire, dont la matérialité devait être vérifiée, et un homme offrant des garanties de représentation exceptionnelles maintenu en prison depuis 158 jours. À ce niveau de contradiction, il devient légitime de se demander si nous vivons dans le même pays, sous la même justice et devant les mêmes magistrats.
Des adversaires politiques qui refusent la vengeance
Plusieurs voix se sont élevées contre cette détention. Jean-Gaspard Ntoutoume Ayi, Pierre-Claver Maganga-Moussavou, Stéphane Germain Iloko Boussengui, Benoît Mouity Nzamba et Guilou Bitsutsu-Gielessen appartiennent à des parcours différents. Ce sont des hommes d’expérience, familiers de la vie politique gabonaise. Certains furent des adversaires acharnés de Bilie-By-Nze lorsqu’il servait le régime d’Ali Bongo.
Leur intervention n’en a que plus de poids. Ils ne demandent pas aux Gabonais d’oublier le passé. Ils rappellent qu’un patriote et un démocrate ne choisit pas les libertés qu’il défend selon le nom de celui qui en est privé. Défendre les droits d’un allié est facile. Défendre ceux d’un adversaire mesure la solidité d’une conviction.
Guilou Bitsutsu-Gielessen a accompagné sa prise de position de cette mise en garde de Nietzsche :
« Celui qui combat des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »
Cette phrase suffit. Ceux qui ont combattu les pratiques de l’ancien régime ne peuvent reproduire, contre ses anciens serviteurs, les méthodes qu’ils dénonçaient hier. Une alternance qui change les victimes sans changer les pratiques n’est pas une victoire du droit.
Paris, novembre 2019. Alain-Claude Bilie-By-Nze représentait le chef de l’État gabonais au Forum de Paris sur la paix. Reçu ici par Emmanuel Macron, il incarnait le Gabon au plus haut niveau. Aujourd’hui détenu depuis 158 jours dans une affaire portant sur cinq millions de francs CFA, son sort engage aussi la crédibilité de nos institutions.
Paris, novembre 2019. Alain-Claude Bilie-By-Nze représentait le chef de l’État gabonais au Forum de Paris sur la paix. Reçu ici par Emmanuel Macron, il incarnait le Gabon au plus haut niveau. Aujourd’hui détenu depuis 158 jours dans une affaire portant sur cinq millions de francs CFA, son sort engage aussi la crédibilité de nos institutions.
L’opprobre ne s’arrête pas à un seul homme
Cette photographie rappelle une réalité que l’on ne peut effacer. Alain-Claude Bilie-By-Nze a représenté le Gabon au plus haut niveau international. En novembre 2019, au Forum de Paris sur la paix, il représentait le chef de l’État gabonais et fut reçu par Emmanuel Macron avec les égards attachés à cette mission.
L’image ne lui confère aucune immunité. Avoir exercé de hautes fonctions n’exonère personne de répondre de ses actes. Elle oblige cependant à mesurer ce que l’on expose au regard du monde. Lorsqu’un ancien Premier ministre, qui a parlé au nom du Gabon devant des chefs d’État étrangers, demeure cinq mois en prison dans une affaire présentée autour de cinq millions de francs CFA, le doute dépasse sa personne.
Pierre-Claver Maganga-Moussavou l’a rappelé à travers une image brutale. L’opprobre que l’on croit jeter sur un homme finit par éclabousser bien au-delà de lui. Elle atteint la justice. Elle atteint les institutions. Elle atteint le pays qu’il a représenté.
On peut vouloir humilier Bilie-By-Nze. Mais on ne l’humiliera jamais seul.
La justice doit désormais choisir
Cent cinquante-huit jours suffisent pour comprendre que le silence judiciaire n’apaise rien. Il nourrit le soupçon d’une procédure utilisée à d’autres fins que la seule recherche de la vérité. Plus le temps passe, plus l’affaire paraît politique, même si ses responsables continuent de la présenter comme strictement judiciaire.
Aucune faveur n’est demandée. Aucun passé n’est absous. Aucun bilan politique n’est réhabilité. Nous demandons seulement que le droit cesse d’être une promesse à géométrie variable.
Si Alain-Claude Bilie-By-Nze doit répondre d’une infraction, que le procès s’ouvre et que chacun entende les accusations, les preuves et la défense. Si sa détention n’est plus indispensable à l’instruction, qu’il retrouve immédiatement la liberté.
Libérez Alain-Claude Bilie-By-Nze. Ou jugez-le. Mais ne transformez pas la détention provisoire en condamnation sans jugement.
Michel Ongoundou Loundah