Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Depuis plusieurs jours, le carburant revient dans les stations-service, mais les explications se font toujours attendre. Comment comprendre les 147 milliards de FCFA de subventions annoncés par la CAISTAB alors que le pays vient de subir une pénurie ? Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah questionne la gestion des approvisionnements et les risques d’une nouvelle crise.
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La récente pénurie de carburant au Gabon continue de peser sur le quotidien des populations. L’approvisionnement reprend progressivement, sans que les conditions d’un retour durable à la normale soient clairement établies. Après les difficultés qu’ils viennent de subir, les Gabonais attendent des garanties sur la continuité des livraisons et les mesures destinées à prévenir de nouvelles ruptures.
Cette crise invite à examiner l’organisation et le financement des approvisionnements en produits pétroliers. À cet égard, les chiffres récemment communiqués par les autorités soulèvent de sérieuses interrogations.
Le 21 octobre 2026, sur Gabon 1re, le directeur général de la Caisse de stabilisation et de péréquation (CAISTAB), Ismaël Gnamalengoungou Oligui, annonçait que l’État avait consacré 147 milliards de FCFA aux subventions sur les carburants entre janvier et septembre 2026. Quelques jours auparavant, le Conseil des ministres du 8 octobre faisait état d’une charge de 30 milliards pour le seul mois de septembre.
Or, l’enveloppe initialement prévue pour ces subventions était de 12 milliards de FCFA, avant d’être portée à environ 55 milliards dans la loi de finances rectificative.
En neuf mois, la charge annoncée représente près de trois fois la prévision rectifiée et plus de douze fois l’estimation initiale. Des écarts suffisamment importants pour appeler des explications précises.
Encore faut-il comparer des données de même nature. Les 147 milliards correspondent-ils à des dépenses effectivement payées, à des engagements de l’État ou à des compensations dues aux opérateurs ? Les montants inscrits dans les lois de finances couvrent-ils exactement le même périmètre ? Sans ces précisions, toute conclusion définitive serait hasardeuse.
Il reste que ces chiffres proviennent des autorités elles-mêmes. Leur rapprochement fait apparaître un problème de lisibilité budgétaire auquel le gouvernement devrait apporter des éclaircissements.
Des prévisions financières aux commandes de carburant
L’approvisionnement régulier d’un pays en produits pétroliers suppose une programmation rigoureuse. Les besoins de consommation doivent être évalués, les commandes anticipées, les délais de livraison maîtrisés et les capacités de stockage adaptées. À ces exigences logistiques s’ajoute une condition essentielle : la disponibilité des financements et le règlement des fournisseurs.
L’ensemble repose sur une coordination permanente entre les administrations concernées, les importateurs, les distributeurs et les organismes chargés des mécanismes de compensation.
Les écarts budgétaires annoncés invitent à examiner la qualité de cette programmation. Comment une enveloppe initiale de 12 milliards, révisée à 55 milliards, peut-elle coexister avec une charge déclarée de 147 milliards au terme des neuf premiers mois de l’année ?
Une sous-estimation initiale des besoins, une évolution des prix internationaux, des variations de consommation ou l’accumulation d’arriérés pourraient contribuer à expliquer ces différences. Encore faudrait-il disposer des données permettant d’en mesurer les effets respectifs.
La récente pénurie rend cet examen d’autant plus nécessaire. Les difficultés de financement peuvent perturber les commandes et les livraisons, tout comme des insuffisances de stockage ou des défaillances logistiques. Aucun élément public suffisamment détaillé ne permet, à ce stade, d’établir la part de ces différents facteurs dans la crise.
Il serait pourtant utile de connaître les volumes commandés, les délais de livraison, l’état des stocks de sécurité et les éventuels retards de paiement aux fournisseurs. Ces informations permettraient de comprendre les causes de la rupture et d’apprécier les dispositions prises pour éviter sa répétition.
Un système coûteux aux bénéfices inégalement répartis
Le directeur général de la CAISTAB a lui-même décrit le mécanisme actuel de subvention comme étant « à bout de souffle ». Il a évoqué la nécessité d’une réforme, d’un meilleur ciblage des bénéficiaires et d’une modernisation de la gestion des aides.
Le sujet mérite un examen approfondi. Selon une estimation de la Banque mondiale, 96 % des avantages directs des subventions à l’essence et au gasoil profiteraient à la moitié la plus aisée de la population. Cette estimation, dont il conviendrait de préciser la période et la méthode, met en lumière les limites distributives du dispositif.
Les subventions contribuent certes à contenir les prix à la pompe et, indirectement, les coûts du transport et de nombreuses marchandises. Leur suppression brutale pourrait fragiliser davantage les ménages modestes, déjà confrontés aux difficultés de la vie quotidienne.
Mais leur efficacité sociale mérite d’être évaluée à la lumière de leur coût réel et de la répartition des avantages entre les différentes catégories de consommateurs.
Avec 147 milliards de FCFA annoncés en neuf mois, soit une moyenne supérieure à 16 milliards par mois, l’effort financier est considérable. Ces sommes prennent une résonance particulière dans un pays où les établissements scolaires, les structures sanitaires et les infrastructures publiques connaissent d’importants besoins de financement.
Cette comparaison ne signifie pas que les crédits consacrés aux carburants pourraient être intégralement réaffectés à d’autres secteurs. Les subventions répondent à des contraintes économiques et sociales spécifiques. Elle rappelle néanmoins que chaque franc mobilisé par l’État engage des choix budgétaires dont l’efficacité doit pouvoir être appréciée.
La réforme annoncée gagnerait donc à s’appuyer sur une évaluation publique du dispositif actuel, de son coût, de ses bénéficiaires et des conséquences possibles de son évolution sur le pouvoir d’achat.
Une transparence devenue indispensable
La pénurie récente a révélé la vulnérabilité de l’approvisionnement national. Elle devrait conduire les autorités à présenter un bilan précis des difficultés rencontrées, des mesures correctives engagées et des garanties apportées pour les prochains mois.
Sur le plan financier, la clarification est tout aussi nécessaire.
Les 147 milliards annoncés par la CAISTAB devraient faire l’objet d’une ventilation permettant d’identifier les dépenses effectivement réglées, les engagements restant à honorer, les éventuels arriérés et les catégories de produits concernées. Leur rapprochement avec les crédits votés, notamment dans la loi de finances rectificative, permettrait d’établir si les écarts apparents relèvent de différences de périmètre comptable, de charges supplémentaires ou d’une programmation insuffisante.
Ces précisions relèvent des exigences ordinaires de la gestion des finances publiques. Elles sont d’autant plus attendues que les subventions aux carburants mobilisent des ressources importantes et concernent directement le quotidien des populations.
La communication gouvernementale a jusqu’ici davantage porté sur la reprise des livraisons que sur l’explication des causes de la pénurie. Or, le retour progressif du carburant dans les stations-service ne dispense pas d’établir ce qui a provoqué les perturbations.
Une crise d’approvisionnement peut résulter de plusieurs facteurs. L’absence d’explications précises laisse prospérer toutes les hypothèses, y compris les plus défavorables à la crédibilité de l’action publique.
Les Gabonais ont subi les files d’attente, les déplacements contrariés et les difficultés économiques liées à cette pénurie. Ils sont fondés à attendre un compte rendu sérieux de sa gestion.
Car si les cuves des stations-service finissent par se remplir, les zones d’ombre qui entourent les comptes publics, elles, demeurent. Et à ce jour, personne n’a encore annoncé l’arrivée du navire chargé de nous livrer les explications.
Michel Ongoundou Loundah