Michel Ongoundou Loundah et Monseigneur Desmond Tutu, Johannesburg, juillet 1993 Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Malgré l’abondance de ses ressources naturelles, le Gabon continue d’incarner un paradoxe persistant : celui d’un pays au potentiel économique considérable, dont une large partie de la population ne bénéficie toujours pas des richesses qu’il produit. Plus de trente ans après la formule attribuée à Desmond Tutu décrivant le Gabon comme « un pays riche avec une population très pauvre », ce constat demeure d’une troublante actualité. Dans une tribune, l’ancien sénateur Michel Ongoundou Loundah soutient que cette situation résulte d’un modèle de développement qui a progressivement entretenu la dépendance à l’État, tout en maintenant délibérément les nationaux à l’écart des véritables opportunités économiques. Selon lui, le verrouillage de l’accès au financement, aux marchés les plus stratégiques et aux leviers de création de richesse a freiné l’émergence d’un entrepreneuriat national capable de transformer les ressources du pays en prospérité partagée.
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En juillet 1993, lors d’un séjour à Johannesburg, j’eus l’occasion de rencontrer l’archevêque Desmond Tutu au cours d’un petit-déjeuner. La conversation porta naturellement sur nos pays respectifs. Lorsque je lui indiquai que j’étais Gabonais, il s’exclama spontanément : « Ah, le Gabon ! Ce pays riche avec une population très pauvre. » La formule fut prononcée avec une simplicité désarmante, comme si elle relevait de l’évidence. Sur le moment, elle me surprit. Plus de trente ans plus tard, elle résonne comme l’un des diagnostics politiques les plus lucides jamais portés sur notre pays.
Comment comprendre, en effet, qu’un État doté d’immenses réserves de pétrole, de manganèse, de bois, de minerais, d’un potentiel agricole considérable, d’un littoral exceptionnel et d’une population relativement peu nombreuse continue de produire autant de pauvreté, autant de dépendance et si peu de prospérité partagée ?
À ce niveau, la pauvreté gabonaise relève presque de la caricature. Certains seraient même tentés d’y voir l’irrationnel tant cette situation semble défier toute logique économique. Il est difficile de concevoir qu’un pays aussi riche puisse maintenir, depuis plus d’un demi-siècle, une majorité de sa population dans une telle précarité. Une contradiction d’une telle ampleur dépasse le simple échec des politiques publiques. Elle interroge la nature même du système qui l’a produite.
Et si la pauvreté n’était pas seulement la conséquence d’une mauvaise gouvernance ? Et si, au fil des décennies, elle était devenue l’un des ressorts de notre organisation politique ? Un peuple économiquement autonome est difficile à contrôler. Il développe ses propres réseaux, finance ses propres initiatives, fait émerger des contre-pouvoirs et s’émancipe progressivement de la tutelle de l’État.
À l’inverse, un peuple économiquement fragile attend. Il espère. Il sollicite. Il remercie. Son avenir dépend d’un recrutement, d’une nomination, d’une subvention ou d’une faveur administrative. La dépendance économique finit ainsi par produire une dépendance politique. Une vieille maxime populaire résume brutalement cette logique : « Affame ton chien, il te suivra. » L’image est volontairement choquante. Elle rappelle qu’un individu privé de son autonomie économique devient plus vulnérable à toutes les formes de domination. Lorsqu’un citoyen ne peut plus vivre dignement de son travail, ce qui devrait relever d’un droit finit par apparaître comme une faveur. Et toute faveur crée une dette morale envers celui qui l’accorde. C’est là, l’une des clés de lecture les plus importantes de notre histoire contemporaine.
Le basculement
Contrairement à une idée largement répandue, le Gabon n’a pas toujours été un pays où presque tout dépendait de l’État. Au lendemain de l’indépendance, sous la présidence de Léon Mba, apparaissent les premiers contours d’une véritable bourgeoisie nationale. Caféiculteurs, cacaoculteurs, exploitants forestiers, commerçants, artisans, transporteurs et boutiquiers gabonais occupent progressivement leur place dans l’économie. Tout demeure fragile. Les infrastructures sont limitées. Les capitaux sont rares. Pourtant, une dynamique existe.
L’idée qu’un Gabonais puisse produire, investir, exporter, employer et accumuler des richesses sans dépendre directement de l’administration paraît alors naturelle. Une trajectoire se dessine : celle d’une autonomie économique progressive. Puis survient un basculement. Il ne s’opère ni dans le fracas ni dans la précipitation. Il s’installe lentement, méthodiquement. Avec la consolidation du système politique construit autour du PDG, l’économie change profondément de nature. Les secteurs les plus rentables passent progressivement sous le contrôle d’intérêts étrangers ou d’opérateurs bénéficiant d’une proximité privilégiée avec le pouvoir. Les leviers économiques se concentrent. Les circuits d’influence se referment. L’accès aux grandes opportunités devient de plus en plus réservé.
Pendant que les richesses nationales changent de mains, les Gabonais sont progressivement orientés vers un autre destin : celui de fonctionnaires, d’agents publics ou de salariés vivant directement ou indirectement des ressources distribuées par l’État. Ce glissement est loin d’être anodin. Il transforme peu à peu des producteurs potentiels de richesses en administrés. Une nation d’entrepreneurs en devenir devient une nation de demandeurs. Lorsqu’un peuple cesse progressivement de produire la richesse pour attendre qu’elle lui soit redistribuée, il perd bien davantage que son autonomie économique. Il abandonne une part essentielle de sa liberté.
L’effacement organisé de l’entrepreneuriat national
L’entrepreneuriat gabonais n’a, certes, jamais totalement disparu. Mais au fil des décennies, il a survécu davantage qu’il n’a prospéré. Les opérateurs économiques gabonais ont souvent été confinés aux marges de l’économie : quelques marchés secondaires, de la sous-traitance, des activités de faible valeur ajoutée ou des secteurs peu stratégiques.
Pendant ce temps, les contrats les plus importants, les concessions les plus rentables, les grands projets d’infrastructures et les secteurs les plus lucratifs échappaient largement aux entrepreneurs nationaux. Cette évolution ne relève pas uniquement des lois du marché. Elle procède surtout de choix politiques répétés.
Partout dans le monde, une bourgeoisie nationale constitue pourtant l’un des piliers de la stabilité institutionnelle. Elle investit, crée des emplois, finance l’innovation, accompagne la société civile, soutient parfois des médias indépendants et contribue, par son autonomie financière, à l’équilibre des pouvoirs. Or un pouvoir, comme celui des Bongo père, fils et neveu, qui aspire à durer, se méfie naturellement des acteurs économiques capables de s’émanciper de sa tutelle. Une bourgeoisie indépendante produit des citoyens plus libres. Une économie placée sous dépendance politique produit des citoyens dociles. Celui qui attend un marché public hésite à critiquer celui qui le signe. Celui qui espère une nomination mesure ses paroles. Celui qui vit d’une faveur évite de contrarier celui qui peut la retirer. L’indépendance économique est souvent la première condition de la liberté politique.
Les interrogations suscitées récemment par l’affaire Khalil Rihan illustrent d’ailleurs parfaitement ce malaise. Les informations publiées par Africa Intelligence ont ravivé un sentiment largement partagé dans l’opinion : celui de voir les secteurs les plus rentables et les plus stratégiques de notre économie, ainsi que certains des marchés les plus importants, profiter quasi exclusivement à des opérateurs étrangers ou à des acteurs bénéficiant d’une proximité particulière avec les tenants du pouvoir.
La fabrication d’un récit : le mythe du Gabonais paresseux
Une fois cette mécanique installée, encore faut-il lui trouver une justification. C’est alors qu’apparaît l’un des récits les plus dégradants et destructeurs de notre imaginaire collectif : celui du Gabonais prétendument paresseux. L’explication est commode. Le Gabonais manquerait d’ambition. Il refuserait d’effectuer certains métiers, préférant attendre un emploi de bureau. Cette accusation est particulièrement perverse, car elle consiste à faire porter aux victimes la responsabilité du système qui les enferme. Après avoir réduit les espaces d’initiative, verrouillé l’accès aux principaux leviers économiques, multiplié les obstacles administratifs et rendu l’accès au financement extrêmement difficile, on finit par expliquer les conséquences de cette organisation par un prétendu défaut culturel. Comme si le problème venait des Gabonais eux-mêmes.
La réalité raconte exactement l’inverse. Chaque jour, des milliers de jeunes cherchent un emploi. Des artisans travaillent dans des conditions extrêmement difficiles. Des commerçants luttent pour maintenir leur activité. Des agriculteurs manquent d’accompagnement. Des entrepreneurs renoncent faute de crédit. Des diplômés enchaînent les démarches sans succès. Où est la paresse ? Comment parler d’un manque d’ambition lorsque tant de citoyens affrontent quotidiennement le chômage, la précarité, l’absence de financement, les lourdeurs administratives, les passe-droits et une concurrence profondément déséquilibrée ? Le problème n’est pas celui de la volonté individuelle. Il réside dans l’organisation même des opportunités. On ne peut pas reprocher à une population de ne pas courir lorsque, depuis des décennies, on lui entrave les jambes. Cette rhétorique de la paresse présente un autre avantage pour les ennemis de notre peuple : elle détourne le regard des véritables responsabilités. Au lieu d’interroger les mécanismes qui fabriquent la dépendance, elle culpabilise ceux qui en subissent les conséquences. La pauvreté devient alors une faute individuelle. Elle cesse d’être perçue comme le résultat d’une organisation économique et politique.
Un mode de gouvernement basé sur la dépendance
Au fil du temps, le salaire public est devenu bien davantage qu’une rémunération. Il est devenu une puissante architecture de contrôle de notre société. Celui qui contrôle les recrutements influence les loyautés. Celui qui contrôle les nominations façonne les carrières. Celui qui contrôle les promotions oriente les ambitions. Celui qui contrôle les marchés publics exerce une influence considérable sur une partie du secteur privé. Ainsi se construit progressivement une société où des centaines de milliers de citoyens vivent directement ou indirectement de décisions administratives.
Dans un tel modèle, l’autonomie économique devient presque une exception. Ainsi, à mesure que l’État concentre les ressources, les emplois, les marchés et les opportunités, il concentre également les fidélités. Le pouvoir n’a même plus besoin d’exercer une contrainte permanente. La précarité accomplit souvent ce travail à sa place. Une population économiquement fragile devient plus réceptive aux promesses, plus sensible aux faveurs ponctuelles et plus vulnérable aux mécanismes de clientélisme.
L’histoire politique montre d’ailleurs qu’il est plus facile d’obtenir l’allégeance d’un citoyen inquiet pour son prochain repas que d’un citoyen qui vit dignement du fruit de son travail.
La carte bancaire comme horizon
En 2026, cette logique atteint une dimension presque symbolique. Pour une immense partie des Gabonais, le rapport à la richesse nationale tient désormais dans une simple carte bancaire. Chaque fin de mois, le même rituel recommence. On attend le virement. On consulte son compte. On espère que le salaire est enfin arrivé. Dans plusieurs quartiers de nos villes, il n’est pas rare de voir des salariés patienter parfois jusqu’à l’aube devant les distributeurs automatiques afin de retirer leur paie dès sa mise à disposition.
Cette scène, devenue familière, en dit long sur la fragilité économique dans laquelle vivent de nombreux ménages. Pour beaucoup, ce salaire ne représente déjà plus un patrimoine. Il ne constitue même pas une épargne. Il sert d’abord à honorer les dettes accumulées pendant le mois auprès des commerces de proximité, souvent des Maliens, des Libanais et des Mauritaniens, qui ont accepté de faire crédit. Le salaire est parfois dépensé avant même d’avoir été retiré.
La richesse nationale suit ainsi un circuit paradoxal. Le pays produit des milliards de francs CFA par milliers. Le citoyen, lui, attend la fin du mois pour percevoir une fraction infime de cette richesse avant de la dépenser presque immédiatement afin d’assurer sa simple survie.
Dans une économie véritablement dynamique, le citoyen crée de la valeur, investit, entreprend, accumule un patrimoine et transmet. Dans une économie de dépendance, comme la nôtre, il attend. Il attend un concours. Il attend un recrutement. Il attend une nomination. Il attend une faveur. À force d’attendre, l’initiative s’étiole. La dépendance cesse alors d’être une situation provisoire. Elle devient une culture politique.
Cette réalité explique également pourquoi tant de citoyens vivent les campagnes électorales du parti au pouvoir comme de rares périodes où circulent quelques ressources immédiates. Ici quelques billets distribués lors d’un meeting. Là quelques pagnes et tee-shirts. Ailleurs des sacs de riz, des médicaments de première nécessité ou d’autres aides ponctuelles. Dans un pays aussi riche, il est profondément troublant que des familles en viennent parfois à attendre ces moments pour soulager, ne serait-ce que provisoirement, leurs difficultés quotidiennes. Une telle scène évoque davantage des sociétés frappées par une crise humanitaire que l’un des pays les plus riches en ressources naturelles d’Afrique.
Une démocratie digne de ce nom ne devrait jamais laisser ses citoyens dépendre de la générosité circonstancielle d’une campagne politique pour satisfaire des besoins aussi essentiels que se nourrir ou se soigner. Lorsque la survie quotidienne dépend davantage de la faveur que du travail, la citoyenneté elle-même finit par s’en trouver fragilisée.
Une pauvreté politiquement utile
Lorsqu’un système produit, pendant plus d’un demi-siècle, les mêmes effets, concentration des richesses, dépendance massive à l’État, absence d’une véritable bourgeoisie nationale, chômage persistant et précarité durable, il devient difficile de parler de simple dysfonctionnement. Un dysfonctionnement est, par définition, accidentel. Il se corrige. Mais lorsqu’un même résultat se reproduit avec une remarquable constance pendant plusieurs décennies, il faut avoir le courage de s’interroger sur la logique qui le sous-tend.
Un peuple qui lutte chaque jour pour nourrir sa famille, payer son loyer, assurer la scolarité de ses enfants ou accéder aux soins, dispose de moins de temps, de moins de moyens et de moins d’énergie pour exercer pleinement sa citoyenneté. La précarité rétrécit l’horizon. Elle absorbe les forces. Elle reporte sans cesse les combats politiques au lendemain. La pauvreté cesse alors d’être uniquement un drame social. Au Gabon, elle est devenue un puissant instrument de conservation du pouvoir. Un peuple de propriétaires est plus libre qu’un peuple de locataires. Un peuple d’entrepreneurs est plus indépendant qu’un peuple exclusivement tourné vers l’emploi public. Un peuple qui produit sa richesse est plus difficile à gouverner qu’un peuple qui attend qu’on la lui distribue.
Cette réflexion rappelle une maxime de Confucius dont la modernité demeure saisissante : « Sous un bon gouvernement, la pauvreté est une honte ; sous un mauvais gouvernement, la richesse est aussi une honte. »
Par Michel Ongoundou Loundah