Michel Ongoundou Loundah : « Un tapis rouge ne produit ni électricité, ni eau potable, ni emplois, ni justice indépendante » Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Visite d’État du Président Oligui Nguema en France. L’effervescence qui entoure cet événement contraste avec les préoccupations quotidiennes des Gabonais. Dans une tribune, l’ancien sénateur Michel Ongoundou Loundah estime que, derrière le faste du protocole et la mise en scène diplomatique, les véritables enjeux résident dans les accords qui seront effectivement conclus, les engagements qui seront respectés et les retombées concrètes que cette visite produira pour les citoyens. Selon lui, si les symboles occupent souvent le devant de la scène, c’est à l’aune des résultats que se mesure la portée réelle d’une visite d’État.
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À quelques jours de la visite d’État de Brice Clotaire Oligui Nguema en France, un curieux emballement médiatique s’est emparé des esprits. Entre appels à la mobilisation générale, effervescence numérique et initiatives improvisées, l’ambiance tient parfois davantage des préparatifs d’un concert de Ferre Gola ou de Fally Ipupa au Stade de France que des coulisses feutrées de la haute diplomatie.
Or, une visite d’État n’est ni un spectacle ni, en soi, une victoire politique. C’est un exercice de haute voltige protocolaire, minutieusement orchestré par les administrations des deux pays. Le tapis rouge, les chevaux de la Garde républicaine, les honneurs militaires, le faste du banquet officiel et les flashs des photographes relèvent du pur cérémonial. Ils ne garantissent en rien la profondeur des relations bilatérales, et encore moins les retombées concrètes pour les populations.
Quand l’Histoire invite à une salutaire modestie
En 1977, la France déployait un soutien financier et logistique colossal pour le couronnement de l’empereur Jean-Bedel Bokassa. Deux ans plus tard, c’est cette même France qui orchestrait sa chute lors de l’opération Barracuda.
En décembre 2007, Mouammar Kadhafi était reçu en visite d’État à Paris avec tous les honneurs de la République. Sa célèbre tente bédouine fut installée pendant cinq jours au cœur de la capitale française, au milieu d’une intense agitation politique et médiatique. Moins de quatre ans plus tard, son régime s’effondrait dans les circonstances tragiques que l’on connaît. Ali Bongo, lui aussi, a maintes fois arpenté les ors de la République française. Mais aucun de ces fastes n’a pourtant empêché le cours de l’Histoire de le rattraper brutalement.
Le communiqué final de cette prochaine rencontre est d’ailleurs probablement déjà rédigé. On y célébrera « l’excellence des relations historiques », on y saluera « la qualité du partenariat » et on appellera à « renforcer la coopération ». C’est le lexique inoxydable et convenu de la diplomatie. Il permet de parler avec solennité sans rien dire.
Ce ne sont donc pas les toasts portés à l’Élysée qui résoudront les urgences de Libreville et de l’intérieur du pays. Ce voyage à Paris n’apportera aucune solution magique aux délestages chroniques, aux robinets à sec, aux hôpitaux sous-équipés ou à la crise du logement. Il ne changera rien non plus au sort dramatique de ces centaines de compatriotes déguerpis qui, plus d’un an après la destruction de leurs habitations, continuent de survivre dans le dénuement le plus total sous des abris de fortune.
De même, rien n’indique que les accords franco-gabonais hérités de la période coloniale seront remis à plat, ni que les conditions d’obtention des visas seront assouplies. En clair, le protocole sera certainement exceptionnel, mais les lignes de fond, elles, vont rester immobiles.
Alain-Claude Bilie-By-Nze : un éléphant dans le couloir
Cette visite s’inscrit par ailleurs dans un climat intérieur particulièrement délicat. Le maintien en détention de l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze en constitue l’illustration la plus embarrassante. Arrêté le 15 avril dernier, puis placé en détention préventive pour une affaire montée de toutes pièces remontant à 2008, il demeure incarcéré après le rejet abusif de ses recours. Quelles que soient les opinions que l’on porte sur l’homme, il n’est pas un inconnu pour Paris. Ancien ministre des Affaires étrangères, ancien Premier ministre et ancien représentant du Gabon dans de nombreuses rencontres internationales, il a côtoyé les plus hauts responsables français, notamment Emmanuel Macron. Sa situation constitue donc un véritable éléphant dans le couloir diplomatique. On pourra détourner les regards, multiplier les sourires et déplacer les bouquets de fleurs : l’éléphant, lui, restera là.
La France ne pourra raisonnablement ignorer la détention scandaleuse d’un ancien chef de gouvernement devenu l’un des principaux opposants au pouvoir, surtout dans un contexte où les interrogations sur l’indépendance de la justice et le respect des libertés publiques se multiplient.
À cela s’ajoutent la coupure prolongée des réseaux sociaux, les interpellations de journalistes, les pressions exercées contre des acteurs de la société civile et l’atmosphère générale de surveillance qui constituent autant de zones d’ombre ternissant l’image du pays.
Pour couronner le tout, la diplomatie gabonaise a récemment offert un spectacle pour le moins déroutant. La révocation brutale du consul général du Gabon en France, suivie de son rétablissement quarante-huit heures plus tard, sans la moindre explication publique, a donné l’image d’un pouvoir naviguant à vue jusque dans la conduite de ses affaires diplomatiques.
A cette burlesque confusion institutionnelle est venue s’ajouter une séquence plus gênante encore. Un compatriote établi en France a publiquement affirmé avoir été sollicité pour contribuer à l’organisation de l’accueil populaire du chef de l’État. Il aurait, pour cela, reçu 20.000 euros provenant du président de la République. Cette déclaration a alimenté des interrogations sur les circuits mobilisés, alors même que le Gabon dispose à Paris d’un Ambassadeur Haut Représentant et des canaux diplomatiques officiellement chargés de ce type d’organisation.
Autant de sujets qui pèseront, en arrière-plan, sur cette visite d’État. Car, derrière les sourires, les poignées de main et les photographies officielles, la diplomatie n’ignore jamais complètement les réalités politiques d’un pays.
La leçon de 2025
L’expérience récente des voyages présidentiels à l’étranger impose la plus grande prudence. En juillet 2025, la visite de Brice Clotaire Oligui Nguema aux États-Unis avait été présentée comme un triomphe historique. À son retour, accueilli comme une rock-star avec une ferveur soigneusement mise en scène par ses partisans, le principal trophée visible de cette expédition resta une casquette rouge MAGA (Make America Great Again) de Donald Trump.
Quelques mois après, le réveil fut très brutal. En février 2026, le Gabon était exclu de l’AGOA, perdant les avantages commerciaux dont il bénéficiait sur le marché américain. Quatre mois plus tard, les services consulaires américains à Libreville ont cessé de délivrer des visas, contraignant de nombreux citoyens gabonais à se rendre au Cameroun ou au Togo pour accomplir de simples démarches administratives.
La leçon est limpide : il ne faut jamais confondre la mise en scène avec les résultats. Les fastes du protocole produisent des images. Ils ne produisent pas d’avancées diplomatiques, économiques ou sociales.
Un tapis rouge ne produit ni électricité, ni eau potable, ni emplois, ni justice indépendante. Il ne produit qu’une seule chose : l’illusion du pouvoir.
Par Michel Ongoundou Loundah