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Gabon : Quand le patriotisme se tait, l’allégeance fait du bruit (Tribune libre)


Gabon : Quand le patriotisme se tait, l’allégeance fait du bruit (Tribune libre)

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Hier, le premier volet de ce diptyque interrogeait notre rapport au pouvoir et à la République, à travers notamment l’image affligeante de ce jeune député se faisant porter en tipoye, dans une mise en scène aussi archaïque qu’indigne. Cette deuxième et dernière partie prolonge la réflexion, là où le patriotisme devrait parler mais où, trop souvent, l’allégeance fait davantage de bruit.

LA RÉPUBLIQUE CÔTÉ COUR

 

Quand le patriotisme se tait, l’allégeance fait du bruit

 

Au départ, il y avait Mbanié.

Les quatre tribunes de la série Mbanié et au-delà sont désormais derrière nous. Elles avaient pour ambition de partir d’un contentieux territorial pour interroger quelque chose de beaucoup plus vaste, notre mémoire d’État, nos archives, notre diplomatie, la préparation de nos dossiers et, finalement, notre capacité à défendre, dans le temps long, ce qui relève du patrimoine souverain de la Nation.

Mais, très rapidement, quelque chose m’a frappé. Autour de Mbanié, de notre souveraineté, de nos frontières et de la manière dont ce contentieux avec un pays voisin avait été conduit, le silence demeurait presque intact. On pouvait encore se dire que l’opinion réfléchissait, que les « bonnes consciences » étaient peut-être simplement plongées dans une profonde méditation.

Puis, soudain, le bruit. Le vacarme. Des voix indignées qui se lèvent. Les communiqués qui se succèdent. Des organisations qui dénoncent. Les déclarations de soutien qui se multiplient. Une partie de l’espace politique et associatif qui semble brusquement sortir de sa torpeur.

Que s’est-il donc passé pour provoquer un tel réveil ?

Le Gabon venait-il de subir une nouvelle atteinte à sa souveraineté ? Une frontière était-elle menacée ? Un État étranger venait-il de mettre en cause nos intérêts nationaux ?

Non. À les entendre, la cause de cette levée de boucliers était infiniment plus grave. Le chef de l’État et sa famille venaient d’être offensés. Non pas par une puissance étrangère ni par un adversaire du Gabon, mais par un compatriote, auteur de propos que je considère moi-même comme injustifiables et condamnables.

Le contraste devient alors saisissant. Cruelle ironie. Lorsque le Gabon est engagé dans un contentieux de souveraineté avec un pays voisin, le silence domine. Mais lorsqu’un Gabonais tient des propos condamnables contre le chef de l’État et sa famille, les indignations se lèvent, les organisations se mobilisent, les allégeances s’affichent.

Il aura donc fallu qu’un homme et sa famille soient offensés pour provoquer la mobilisation que la souveraineté du pays, elle, n’avait pas réussi à susciter.

À cet instant, le sujet a cessé d’être Mbanié. Il est devenu celui de notre rapport au patriotisme, au pouvoir, à la flagornerie et à l’allégeance. Où étaient-ils lorsqu’il s’agissait du Gabon ? Nous parlions pourtant d’une partie du territoire revendiquée pendant des décennies par notre pays, d’un contentieux porté devant la plus haute juridiction internationale et d’une décision dont les conséquences survivront à tous ceux qui exercent aujourd’hui le pouvoir.

Un sujet d’une telle importance aurait dû être porté, en premier lieu, par le parti présidentiel lui-même. S’il est une cause autour de laquelle le parti au pouvoir devrait mobiliser, expliquer et rassembler bien au-delà de ses propres rangs, c’est celle de la souveraineté nationale. Les autres partis, les universitaires, les juristes, les diplomates, les associations et, plus largement, les forces vives du pays auraient naturellement dû prendre leur part de ce débat.

Cela n’a pas eu lieu. Et voilà qu’une offense atteint le chef de l’État et sa famille. Cette fois, les communiqués pleuvent. Les condamnations s’enchaînent. Les micros circulent. Les allégeances s’affichent.

Difficile, dès lors, d’éviter cette question. Où étiez-vous lorsqu’il s’agissait de Mbanié ?

 

À les regarder, on finirait par croire qu’ils aiment davantage le chef que le pays

Que les choses soient claires. L’insulte est indéfendable. Elle est ignoble, indigne et profondément condamnable.

Mon parcours, mon éducation et l’idée que je me fais de la République m’interdisent cependant de consacrer davantage de mots à un épisode aussi consternant. Laissons donc la bêtise s’épuiser dans son propre venin et revenons à l’essentiel.

Ce qui me choque est ailleurs. C’est la disproportion entre cette extraordinaire capacité d’indignation lorsqu’un homme est visé et cette étrange atonie face à une question qui engage durablement la Nation. Peut-être ces soutiens ne pensent-ils pas placer le chef au-dessus du pays. Mais c’est malheureusement ce qu’ils donnent à voir. Pour une question de souveraineté, presque aucun frémissement. Pour une offense au chef et à sa famille, mobilisation générale. Quelle étrange hiérarchie des fidélités ! Le patriotisme n’est pourtant pas la dévotion au détenteur momentané du pouvoir. Il consiste d’abord à défendre ce qui restera lorsque celui qui gouverne aujourd’hui ne gouvernera plus demain.

 

Le chef n’a demandé à personne de le sauver

Il y a même quelque chose de dérisoire dans cette mobilisation. Tous ces gens défendent quelqu’un qui, à ma connaissance, ne leur a rien demandé. Le président de la République n’est ni abandonné ni sans recours. La loi le protège. Les institutions existent. Il dispose de conseils, de services et, s’il l’estime nécessaire, d’avocats parfaitement capables de faire valoir ses droits. Sa famille dispose, elle aussi, des voies de droit ouvertes à tout citoyen qui s’estime lésé. Et le Code pénal va plus loin encore s’agissant du chef de l’État. L’article 158 punit l’outrage envers le président de la République d’une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement, éventuellement assortie d’une amende pouvant atteindre cinq millions de francs CFA. Sa rédaction est particulièrement large puisqu’elle vise l’outrage commis « en quelque lieu, en quelque occasion ou par quelque moyen que ce soit ». Une telle amplitude peut, à elle seule, nourrir un débat sur les limites de cette protection.

On conviendra qu’avec un tel bouclier pénal, le chef de l’État n’a nul besoin de bras séculiers autoproclamés.

Il y a, dans cette affaire, quelque chose d’assez ironique, et peut-être même de pervers. Ceux qui se lèvent les uns après les autres pour manifester leur soutien ont-ils seulement mesuré l’effet contreproductif de leur mobilisation ? À force de communiqués, de déclarations et de condamnations publiques, ils entretiennent eux-mêmes la polémique qu’ils prétendent vouloir éteindre. Chaque nouvelle prise de parole redonne de l’écho à des propos qui auraient peut-être fini par s’épuiser dans l’indifférence ou qui, s’ils constituaient une infraction, pouvaient tout simplement être traités devant les tribunaux.

Mais il serait naïf de croire qu’ils ignorent tous cet effet pervers. Dans cette meute de soutiens plus ou moins sincères, certains savent parfaitement ce qu’ils font. Ils connaissent les mécanismes de la polémique et savent qu’une condamnation supplémentaire lui offre quelques heures ou quelques jours de vie. Et pourtant, ils continuent.

Pourquoi ? Parce que, pour certains, la polémique elle-même est devenue un fonds de commerce. Plus elle dure, plus elle leur offre l’occasion de se montrer, de proclamer leur fidélité, d’occuper un micro, de se signaler au pouvoir et, peut-être, d’en attendre quelque avantage.

Ce n’est alors même plus de l’indignation. C’est du mercenariat politique. Le sujet importe moins que le bénéfice que l’on peut tirer de sa propre indignation. L’offense devient une marchandise, le soutien une monnaie d’échange et la fidélité affichée un investissement.

Pendant ce temps, l’attention collective se détourne une fois encore de l’essentiel. Au lieu de réfléchir aux difficultés du pays, à sa souveraineté et à sa place dans le monde, une partie de l’opinion se retrouve aspirée par une polémique personnelle dont la République possède pourtant tous les instruments pour assurer le traitement.

À vouloir défendre à tout prix le chef de l’État, certains finissent ainsi, paradoxalement, par prolonger l’offense, lui offrir une caisse de résonance et installer au centre du débat national ce qui aurait pu n’être qu’un épisode regrettable. Cette surenchère atteint une telle disproportion qu’elle en devient aussi troublante qu’indécente. Là, ce n’est plus de la loyauté. Mais un théâtre de mauvais goût, avec des acteurs médiocres qui ne montent sur scène que lorsque la pièce est facile.

 

Les commerçants de l’allégeance

Le phénomène dépasse malheureusement l’épisode présent. Notre vie politique a produit depuis longtemps une catégorie singulière d’acteurs, les commerçants de l’allégeance. Leur capital, c’est la fidélité affichée. Une fidélité toujours spectaculaire, toujours absolue, toujours présentée comme indéfectible, jusqu’au prochain changement de pouvoir.

Hier, nous avons entendu les mêmes professions de foi autour d’Ali Bongo Ondimba, notamment au plus fort des controverses sur son état civil. On se souvient des serments, des superlatifs et de cette philosophie politique qui pouvait presque se résumer en quelques mots. Le chef ou rien.

Puis le chef change. Et, soudain, la ferveur trouve un nouveau destinataire. Le client politique change, mais la boutique reste ouverte. Aujourd’hui, le détenteur du pouvoir est le nouveau bénéficiaire de cette fidélité spectaculaire. Demain, certains lui trouveront un successeur. Puis un autre. Mais cela n’abuse plus grand monde. Ils sont libres de se discréditer eux-mêmes. Ce qui est beaucoup plus grave, c’est l’image qu’ils donnent du Gabon. Ceux qui font le plus de bruit ne sont pas le Gabon. Malheureusement, de l’extérieur, ce sont eux que l’on entend. Ce sont eux auxquels les médias ouvrent les micros. Ce sont eux qui occupent l’espace public. À force, ils finissent par donner de notre pays l’image d’une société de courtisans, d’opportunistes cupides.

Ce n’est pas le Gabon ! La majorité silencieuse de notre peuple observe. Elle voit les retournements. Elle voit ceux qui, hier encore, juraient fidélité à un homme se découvrir aujourd’hui une fidélité tout aussi absolue à son tombeur. Elle s’en amuse parfois. Elle s’en indigne souvent. Mais elle ne dispose ni des mêmes micros ni de la même visibilité. Il faut donc refuser que quelques professionnels de l’allégeance deviennent, par leur seule présence médiatique, le visage de tout un peuple.

Le Gabon, notre cher pays, vaut beaucoup mieux que cela.

 

Je me souviens de 1977

Ma petite expérience personnelle me ramène à 1977. Souvenir d’ancien combattant, peut-être.

Lors de la crise entre le Gabon et le Bénin, les Gabonais s’étaient fortement mobilisés. À tort ou à raison, ils avaient le sentiment que leur pays était vilipendé. Mais le réflexe était essentiel. Ils se mobilisaient pour le Gabon, et non pour défendre Omar Bongo en tant que personne. Le pays avant l’homme.

Cette crise rebondit l’année suivante au sommet de l’Organisation de l’unité africaine, l’ancêtre de l’Union africaine, réuni à Khartoum, au Soudan, en juillet 1978. Le secrétaire général de l’OUA était alors le Camerounais William Etéki Mboumoua. Face aux tensions entre Libreville et Cotonou, l’organisation panafricaine privilégia l’apaisement, malgré la pression du Bénin, qui réclamait une condamnation ferme du Gabon.

Je ne prétends évidemment pas que la mobilisation du peuple gabonais détermina à elle seule l’attitude de l’OUA. Mais je reste convaincu d’une chose. Un État dont les partenaires savent que le peuple suit une question nationale ne se présente pas tout à fait de la même manière à la table des négociations. Un peuple mobilisé donne du poids à son pays. Il rappelle à ceux qui parlent en son nom qu’ils portent derrière eux une Nation attentive à ses intérêts, à son territoire et à sa dignité. C’est ce réflexe collectif que l’on aurait voulu retrouver autour de Mbanié.

Non pas une mobilisation de circonstance. Non pas des professions de foi intéressées. Mais cette capacité, lorsque l’intérêt supérieur du Gabon est en jeu, à oublier un instant les personnes, les camps et les calculs pour ne plus voir que le pays.

 

Tous pensent à leur place. Mais qui pense à celle du Gabon ?

C’est peut-être là que se trouve le fond du problème. Une part considérable de notre énergie politique semble aujourd’hui absorbée par une seule question. Quelle place chacun occupera-t-il, ou conservera-t-il, autour du pouvoir ? Les repositionnements, les rapprochements et les fidélités de circonstance en sont le symptôme. Toute cette énergie pour une place. Très bien. Mais qui pense à la place du Gabon ? À son poids dans le golfe de Guinée, à son influence en Afrique centrale, à la protection de ses frontières, de ses ressources et de ses intérêts stratégiques dans un monde en pleine recomposition ? Voilà le véritable vertige.

Nous avons trop de candidats à une place dans le pouvoir et pas assez de volontaires pour penser la place du Gabon dans le monde. Pendant que certains calculent leur prochain fauteuil, l’Histoire, elle, n’attend pas.

 

Une vieille sagesse gabonaise

Chez les Ambaama, il existe un vieux proverbe dont le sens, traduit librement, est saisissant : L’amour du terroir est plus fort que la douleur causée par la mort de sa mère. La formule peut paraître brutale, surtout lorsque l’on sait la place centrale qu’occupe la mère dans cette société profondément marquée par la filiation matrilinéaire. C’est justement cette importance qui donne au proverbe toute sa puissance. Il ne dit évidemment pas que la mère compte peu. Bien au contraire. Il prend ce qu’il y a de plus précieux, de plus intime et de plus douloureux pour affirmer qu’au moment où la terre commune est menacée, sa défense devient une obligation supérieure.

Cette philosophie se laisse difficilement traduire hors de l’univers culturel qui l’a portée. Mais son sens profond demeure accessible. La douleur est personnelle. Le terroir, le pays, relève de tous. La mère est irremplaçable. Mais lorsque le village est menacé, c’est la communauté tout entière, les vivants comme les générations à venir, qui risque de perdre une part d’elle-même. Cette vieille sagesse dit peut-être, avec beaucoup plus de force que nombre de nos discours modernes, ce que devrait être le patriotisme, l’amour du village. « Ndjala mpugu » . Quand l’essentiel est menacé, le pays passe avant nous.

C’est pourtant cette hiérarchie que notre époque semble parfois avoir inversée. Nous savons nous lever pour les Hommes, mais beaucoup moins lorsque c’est la terre commune qui appelle. Nous trouvons aisément des militants, des héros pour défendre le chef. Beaucoup moins de voix se font entendre lorsqu’il s’agit de penser le Gabon à vingt ou trente ans.

Cela devrait nous inquiéter. Peut-être même nous faire honte.

Le patriotisme ne consiste pas à crier le nom de celui qui gouverne. Il se mesure à notre capacité à défendre le pays sans calcul, sans faveur à attendre, sans poste à espérer et sans chef à impressionner.

C’est peut-être là, au fond, que se situe la véritable ligne de partage entre ceux qui servent un pouvoir et ceux qui servent un pays.

Et c’est aussi ce qui nous ramène à la question essentielle de cette tribune. Pendant que tant d’énergie est consacrée à conquérir, préserver ou retrouver une place autour du pouvoir, qui pense encore à la place du Gabon ?

À la fin, c’est pourtant elle qui comptera.

Les places auprès du pouvoir ne durent qu’un temps. Celle du Gabon dans le monde traverse les règnes, survit aux ambitions personnelles et engage les générations qui viennent.

Alors demeure cette interrogation.

À force de chercher leur place auprès du pouvoir, combien pensent encore à la place du Gabon dans le monde ?

 

Michel Ongoundou Loundah

 

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